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Glands et tanins, gare à l'indigestion !

Niveau de technicité : niveau de technicité

Auteur : L. Marnay, P. Doligez, Ifce

Novembre 2015

 

Certaines années de nombreux cas de suspicion d’intoxication par les glands sont signalés, tant chez les chevaux, que chez d’autres ruminants d’élevage. Les composés incriminés sont les tanins que l’on retrouve dans l’écorce, les bourgeons et les fruits de certains arbres. Comment et pourquoi certains animaux s’intoxiquent-t’ils ? Quelle conduite tenir ? Comment prévenir ces intoxications ?

Description

Dans la nature, les tanins (ou tannins) sont synthétisés par certaines plantes pour se défendre contre leurs agresseurs (parasites, herbivores).

Ces tanins sont des constituants polyphénoliques, caractérisés par leur propriété d’interagir avec les protéines et dont la digestion produit des phénols responsables de troubles digestifs et nerveux.

On distingue deux catégories de tanins :

  • Les tanins condensés : ce sont des molécules très stables qui ont une affinité pour les protéines avec lesquelles elles se lient. Le complexe ainsi formé ne traverse pas la barrière intestinale au cours de la digestion. Les protéines captées, issues des aliments consommés par l'animal, ne sont donc pas valorisées pour ce dernier. Ces tanins ont un effet antinutritionnel. On les retrouve dans certaines plantes telles que le lotier, le sainfoin ou le sulla.

  • Les tanins hydrolysables : cumulent des effets anti-nutritionnels et toxiques, dont le mécanisme n'est pas encore totalement élucidé. Ces tanins se lient aussi aux protéines rencontrées après ingestion par l'animal : il s'agit des protéines issues de l'alimentation, mais aussi des enzymes, des cellules des muqueuses intestinales et des micro-organismes du gros intestin de l'animal... Mais, de plus, les tanins hydrolysables sont métabolisés au cours de la digestion et se dégradent en composés irritants et toxiques (pyrogallol et acide gallique) qui  traversent la paroi intestinale et passent dans le sang - causant des lésions des parois des vaisseaux sanguins -  du foie et des reins. Ces tanins sont produits notamment par le chêne, le noyer, le châtaignier, la vigne et se trouvent dans leurs racines, écorces, bourgeons et fruits.

Certains animaux, qui en consomment régulièrement, comme les cerfs, les sangliers, les porcs, présentent une sécrétion importante de protéines dans leur salive, qui se lient directement avec les tanins, dès leur passage dans la bouche. Ainsi le captage des enzymes digestives et des cellules de la muqueuse gastro-intestinale par les tanins est limité. D'autres secrètent une enzyme, la tannase, qui se lie spécifiquement aux tanins.

Ces caractéristiques ne semblent pas protéger complètement les animaux d’élevage : les intoxications par les glands/feuilles de chêne représentent la seconde cause (5.2%) des appels au CNITV* de Lyon entre 2008 et 2012,  dans le cadre de présomption d’intoxication végétale chez les ruminants (bovins 6,1%, ovins, 3,9%, caprins 3%). Elles sont une cause régulièrement rapportée de gastro-entérite et de néphrite.

En toxicologie végétale du cheval, elles représentent également 5 % et la quatrième cause des appels.  Tous les équidés, chevaux, poneys et ânes peuvent être intoxiqués.

La sensibilité semble variable d’une espèce animale à l’autre,  mais aussi d’un individu à l’autre. Les jeunes animaux semblent plus fréquemment atteints.

Une adaptation des animaux d’élevage à la consommation de glands est parfois évoquée par une modification de la taille de leurs glandes salivaires et de la composition de leur salive. Elle n’a pas été étudiée chez le cheval. Elle pourrait néanmoins expliquer les différences de sensibilité d’animaux apparemment exposés de la même manière aux chênes et glands.

La salive de l’homme, riche en amylase, réagit avec les tanins. La présence de tanins provoque une sensation d’astringence traduisant la crispation des muqueuses de la bouche, par exemple lors de consommation de thé ou de certains vins particulièrement riches en tanins.

*CNITV : Centre National d’Informations Toxicologiques Vétérinaires

Circonstances d’intoxication

 

Les intoxications font suite à la consommation de bourgeons, feuilles (vertes ou sèches) ou, plus fréquemment, de glands. Elles ont lieu majoritairement à l’automne – suite à la consommation massive, pendant plusieurs jours de glands tombés au sol. La plupart des 75 espèces de chênes répertoriées sont concernées bien que les teneurs en tanins varient entre espèces et avec l'âge des arbres (les plus jeunes seraient plus dangereux).

Le risque varie selon les années. Certaines années, dites semencières »  (tous les 3 à 5 ans)  la production de glands est particulièrement abondante.  Ainsi, dans un troupeau de 3000 New-Forest en semi-liberté dans le Sud de l’Angleterre, la mortalité liée à l’intoxication par les glands passe d’environ 17/an à une cinquantaine en 2006, et plus de 70, en 2013 notamment.

De plus, principalement à la suite d’étés secs, un coup de vent  précoce et violent à l’automne provoque la chute au sol de nombreux glands à peine mûrs (verts – plus riches en tanins).

Il est alors relevé chez certains animaux une forme de toxicomanie (consommation effrénée). 

On observe aussi des intoxications au printemps, après l’apparition des bourgeons, notamment lorsque les autres ressources alimentaires sont rares ou recouvertes de neige ou lorsque de nombreuses petites branches sont tombées au sol au gré des coups de vents hivernaux. Cette ressource, appétente et nutritive semble assez facilement consommée par les animaux.

Symptômes - Diagnostic

Dans de nombreux cas d’intoxications végétales, la plante incriminée n’est pas identifiée. Cela souligne toute la difficulté du diagnostic en toxicologie végétale, qui peut rester une « intoxication  probable » ou « présomption d’intoxication » tant que la plante ou le principe actif incriminé n’a pas été identifié avec certitude. 

L’évolution de l’intoxication par les glands se fait sur 1 à 12 jours. Elle est parfois très rapide et le  cheval est retrouvé mort ou meurt rapidement après l’expression des premiers signes cliniques.

 

Les symptômes de cette intoxication sont : 

  • une anorexie (perte d’appétit) 
  • une fatigue/dépression importante 
  • de la tachycardie (accélération du rythme cardiaque)
  • une hyperpnée (augmentation de l’amplitude des mouvements respiratoires)
  • une augmentation des borborygmes,
  • des coliques avec distensions gazeuses, répondant peu aux analgésiques
  • une alternance de phases de constipation et de diarrhées sanglantes, avec observation d’enveloppes de glands dans les fèces
  • une  déshydratation
  • miction fréquente,  l’urine  contenant parfois du sang (hématurie), suivie parfois d’une  anurie (baisse des quantités d'urine émise qui signe le début d'une insuffisance rénale, le pronostic devient alors plus sombre).

Sont également parfois décrits : 

  • un poil rugueux
  • du pica (comportement alimentaire dévié qui pousse l’animal à consommer des composants non alimentaires tels que boue, sable, crottins)

Le diagnostic sera affiné par le vétérinaire après une vidange gastrique qui permet d’éliminer une partie du toxique et d’analyser le contenu stomacal. Des analyses sanguines et urinaires sont également pratiquées.

Traitement

Il n’existe pas d’antidote spécifique.

Le traitement est donc symptomatique et conservateur. Il consiste en une fluidothérapie (sérum physiologique) visant à corriger l’équilibre acido-basique ainsi que les désordres électrolytiques.  La production d’urine sera également stimulée chez les animaux anuriques. La gestion médicamenteuse des coliques est classique.

Un traitement antibiotique est également administré pour éviter les infections secondaires aux lésions.

L’animal est évidemment placé de façon à ne pas pouvoir consommer de glands ou feuilles… Herbe, fourrage conservé et eau sont laissés à disposition à volonté.

Le pronostic semble dépendre plus de la quantité de toxiques consommée que du traitement mis en place. Si l’animal survit aux trois premiers jours et  recommence à manger spontanément, il devient plus favorable.

La récupération prend plusieurs semaines, nécessitant une vigilance quant au risque d’ulcérations de l’appareil digestif et d’infections secondaires aux lésions.

Prévention

La prévention consiste à être particulièrement vigilant lorsque l’on change les animaux de pâture à l’automne et qu’ils entrent dans une parcelle où les glands se sont accumulés sous les arbres.

Il peut être opportun de condamner l’accès aux abords des chênes dans les pâtures, en particulier les années de forte production. 

L'isolement des animaux montrant une certaine toxicomanie vis à vis des glands peut être envisagé.

La complémentation des animaux dans les pâtures (fourrage) semble avoir une incidence positive, notamment quand les ressources sont rares ou peu accessibles (recouvertes de neige) afin de limiter la consommation de bourgeons et petites branches des arbres.

Utilisation des tanins dans l’alimentation, intérêts et travaux en cours

D'autre part, des travaux sont en cours suite à l’observation d’effets potentiellement  intéressants liés à l’utilisation des tanins dans l’alimentation des animaux d’élevage.

L’adjonction de tanins de châtaignier dans la ration de bovins a un effet positif sur le taux protéique du lait et sur la fermeté des bouses d’animaux nourris au pâturage, à l’ensilage d’herbe ou à l’enrubanné.  Il réduit le risque de météorisation sur les prairies riches en légumineuses.

L’utilisation de plantes à tanins condensés comme antiparasitaire chez les ovins et caprins a été  étudiée :

  • Diminution d’excrétion d’œufs de parasites, meilleure croissance et meilleure production de laine chez les ovins
  • Diminution de l’excrétion d’œufs de parasites digestifs chez les caprins

Cependant, les effets secondaires éventuels,  la dose et les modalités de distribution en raison de la toxicité potentielle restent encore à préciser.

Les essais conduits avec du sainfoin chez le cheval n’ont pas montré de réduction de l’excrétion des œufs de parasites dans les crottins par rapport aux chevaux ne consommant pas de sainfoin mais il semble que le taux de développement des œufs excrétés soit significativement plus faible après ingestion de sainfoin. Ceci pourrait contribuer à une moindre infestation du milieu extérieur. Ces premiers résultats nécessitent néanmoins confirmation.

Réferences bibliographiques

  • COLLAS C., SALLE G., DUMONT B., CABARET J.,  CORTET J., MARTIN-ROSSET W., WIMEL L., FLEURANCE G. Quelle efficacité d’un apport de sainfoin (Onobrychis viciifolia) ou d’un excès d’azote de courte durée dans l’alimentation du cheval pour lutter contre les strongles digestifs ?,  41ème journée de la Recherche équine, 2015, p 158-161
  • CODRON BENREDOUANE E., Les urgences toxicologiques chez le cheval, Pratique Vétérinaire équine vol 41, p113-118
  • DELAUNOIS A., DEMOULIN V., GUSTIN P., Les principales plantes toxiques chez le cheval, Ann. Méd. Vét 1998, 142 p 321-332
  • JOUVE C. Contribution à l’élaboration d’un site internet de toxicologie végétale chez les ruminants : monographies des principales plantes incriminées d’après le CNITV. Thèse vétérinaire 2009 ENVL
  • LORIN B., BELLI P., FRIKHA M.R., Cas clinique de médecine bovine : insuffisance rénale chez deux génisses Prim'Holstein due à une intoxication aux glands, Revue Méd. Vét., 2009,160, 11, 507-513
  • PAOLI V. DORCHIES Ph., HOSTE H., Effet des tanins condensés et des plantes à tanins sur les strongyloses gastro-intestinales chez le mouton et chez la chèvre, 2003
  • SMITH S., NAYLOR R.J., KNOWLES E.J., MAIR T.S., CAHALAN S.D., FEWS S  DUNKEL B., Suspected acorn toxicity in nine horses, Equine Veterinary Journal 2015, 47, p 568-572

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