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Cavalier professionnel, et si on parlait de votre santé ?

Niveau de technicité : 

Auteur : S. Biau

Août 2016

Pendant de nombreux siècles, l’équitation était conseillée pour prévenir et guérir bon nombre de pathologies et rendre le corps tout entier plus vigoureux. Mais au début du XXe siècle, elle est pointée du doigt pour des effets défavorables sur le rachis et certains groupes musculaires comme les adducteurs.
Aujourd'hui, la filière équine se distingue par son taux élevé d'accidents de travail et lors de la pratique sportive. Qu'en est-il au cours de l'activité de travail au quotidien ? 

L'équitation, le médicament du XIXème siècle...

Le dictionnaire des sciences médicales du début du XIXème siècle consacre un chapitre à l’équitation, « un genre d’exercice vanté par les anciens, comme un moyen thérapeutique très-puissant. » Les auteurs de la société de médecins et chirurgiens, citent à plusieurs reprises « la puissance de l’équitation sur le corps humain » et appuient leur théorie sur le mouvement communiqué à l’homme, décrit comme inactif, par le cheval. « Les secousses mécaniques, les ébranlements répétés retentissent dans tous les tissus, rendant plus fort les organes. » 

Entre Equilibre et Erable, le dictionnaire des sciences médicales consacre 20 pages à l’équitation. En résumé, on pourrait lire la notice suivante…(figure1) :

Figure 1 : Montage S. Biau à partir d'une photo du domaine public, fournie par l'Ifce

Mais au début du XXe siècle, l’équitation est pointée du doigt pour des effets défavorables sur le rachis et certains groupes musculaires comme les adducteurs.

Aujourd’hui, d’un point de vue professionnel, la filière équestre est repérée comme prioritaire dans le plan PPSST 2016-2021 (Plan pluriannuel de santé sécurité au travail). la sinistralité est calculable depuis qu’existe la déclaration obligatoire (1898). La filière hippique avait en 2012 un des plus fort taux de fréquence d’accidents de travail de toutes les branches agricoles.

D’un point de vue sportif, l’équitation est identifiée comme une activité dangereuse au même titre que le ski avec de nombreuses fractures  et un taux d’hospitalisations important (INVS, 2008)  Les enquêtes issues pour la plupart de recueils de données des services d’urgence décrivent un sport à risque avec des atteintes récidivantes de la tête et du tronc. Il en résulte une image délétère de la pratique.

Ces deux constats, professionnel et sportif, sont issus de la sinistralité. Il est essentiel de les enrichir en s’intéressant aux douleurs liées à la pratique quotidienne en dehors de cette sinistralité, en prenant en en compte deux axes : l’activité de travail et la compétition.

Une enquête de type épidémiologique

Les relations entre les douleurs du cavalier professionnel et l’activité de  travail et non exclusivement la compétition ont été investiguées via une étude de type épidémiologique. Cette étude a été menée conjointement par l’IFCE et le Laboratoire d’Ergonomie et d’Epidémiologie en santé au travail (LEEST) de l’Université d’Angers.

La distribution d’un questionnaire s’est faite par le biais des réseaux sociaux, particulièrement Facebook. 

Le questionnaire était composé de renseignements généraux, habitudes de vie renseignements médicaux et le parcours professionnel.

Description de la population

258 retours complets sont analysés. A l’image des chiffres qui décrivent la filière, l’échantillon étudié est plutôt féminin  à 72,5%, jeune (32,5 ans ± 10,5, médiane à 30) , 23 ± 9 ans de pratique équestre et 10 ± 9 ans d’expérience professionnelle avec une majorité d’exploitants agricoles et peu d’ancienneté dans l’emploi actuel. 

Les cavaliers ayant répondu au questionnaire ont été classées en 4 groupes en fonctions de leurs tâches exprimées dans une question ouverte qui consistait à « décrire les principales tâches ou activités que vous devez accomplir dans votre emploi actuel ? Et évaluer le % du temps de travail » :

  • Groupe à dominante « enseignement et administratif», principalement responsables d’établissement, tous diplômés (BPJEPS, BEES1), statistiquement plus âgés (38 ans en moyenne) que les autres groupes. Si l’activité de formation et le travail administratif prédominent, le temps de monte reste quotidien.

  • Groupe à dominante « travail des chevaux ». La population de ce groupe rejoint l’idée que l’on se fait du cavalier professionnel et qui est défini dans le référentiel métier (équi-ressources, 2014). Ce groupe est plutôt masculin et peu diplômé.

  • Groupe à dominante « palefrenier soigneur ». La population ici  identifiée se consacre essentiellement à l’environnement du cheval et à ses soins quotidiens tout en gardant un temps de monte quotidien. Ce groupe est statistiquement plus féminin avec une majorité de diplômés type BPJEPS, BEES1.

  • Groupe à dominante « travail des jeunes chevaux ». Consacré au débourrage des chevaux, ce groupe est statistiquement plus masculin et plus jeune (28 ans en moyenne).

Cette classification  révèle une nécessaire polyvalence des activités et en même temps  une  spécialisation liée à la recherche de performance. Cette  recherche de compromis entre polyvalence et spécialisation, n’est sans doute  pas propre au monde hippique mais à la structure juridique de type TPE (très petites entreprises et les artisans) qui les sous-tend.

Les douleurs du cavalier professionnel

Le recensement des douleurs au cours des 12 derniers mois qui précédaient l’enquête met en évidence une prédominance des douleurs au niveau du bas du dos (lombalgie), des épaules,  des cervicales (cervicalgie) et du haut du dos(dorsalgie). Ces résultats (figure 2) nous ont conduits à étudier plus précisément les rachialgies (cervicalgie, dorsalgie et lombalgie).

Figure 2 : Recensement des douleurs ressenties au cours des 12 derniers mois
(douleurs de moins de 24 h, 1 à 7 j, 8 à 30j, >30j et en permanence)

Les rachialgies

Elles sont fréquentes dans la population générale. En fonction de la durée de l’épisode douloureux et des répétitions, elles peuvent avoir un retentissement important sur la qualité de vie et la capacité à poursuivre les activités professionnelles et sportives. Certaines activités professionnelles sont davantage concernées par les rachialgies en particulier les activités exigeantes physiquement, des postures statiques à garder ou des gestes répétitifs. La littérature cite également des facteurs psychosociaux au travail tels que les facteurs relatifs à la demande et au contrôle du travail (autonomie, responsabilité, monotonie des tâches etc.), des facteurs relatifs au support social (soutien des collègues ou de la hiérarchie), des symptômes de stress…

Les prévalences de rachialgie relevées dans cette étude sont élevées par rapport à celles de la population générale (cf. figure 2). Contrairement aux données issues de la littérature. Les rachialgies du cavalier professionnel relevées dans cette étude ne sont liées ni à l’âge, au sexe, à la taille ni à l’indice de masse graisseuse. On ne retrouve pas non plus de lien avec le type d’emploi, le volume de travail hebdomadaire ou encore l’ancienneté dans l’entreprise. Mais cette étude met en évidence le lien avec le type d’activité : c’est le groupe dont les tâches principales sont les soins aux chevaux et l’entretien des infrastructures qui est le plus touché (Figure 3). Ces douleurs concernent principalement les cervicales (cervicalgies) et le dos (dorsalgies) tandis que les lombalgies, beaucoup plus courantes dans la population générale, touchent tous les groupes.

 

Figure 3 : Localisation des douleurs du dos chez le cavalier professionnel © A. Laurioux

Parallèlement à ces chiffres élevés, le questionnaire révèle deux constats : un nombre élevé de cavaliers professionnels fréquentent ostéopathes et kinésithérapeutes et un avis global de leur santé plutôt positif malgré les douleurs exprimées. 

« J’ai mal au dos mais je trouve des solutions pour continuer mon activité… »

Le suivi médical du cavalier professionnel est régulier, à une fréquence identique à celle de la population générale. Mais notons dans cette étude un fort % de fréquentation chez le kinésithérapeute (61%), chez l’ostéopathe (81%) et chez le podologue (26%). Lorsque la douleur devient chronique, le cavalier délaisse l’ostéopathe et renforce son suivi chez le kinésithérapeute. Ces pratiques lui permettent de continuer à exercer son activité malgré la douleur ressentie. Lorsque la situation le permet, une réorganisation des tâches est envisagée, il s’agit principalement d’une diminution du temps de travail.

« J’ai mal au dos mais je vais bien… »

A la question « Pensez-vous que votre santé est mauvaise, médiocre, bonne, très bonne,  excellente? », 84% des dorsalgiques et lombalgiques chroniques ont une opinion positive de leur santé !

Des études montrent que les sujets exerçant une profession manuelle ont tendance à moins déclarer leurs douleurs que ceux qui exercent des activités de bureau. Mais pour les cavaliers professionnels, la perception de la santé semble dépendre de la façon dont elle concourt à la réalisation du  projet professionnel. De ce point de vue, la santé serait synonyme de capacité de réalisation de son projet. Si les problèmes de santé représentent une menace à la poursuite de ce projet professionnel, alors l’orientation consistera à trouver les ressources physiques et socio-économiques.

L'équitation, comme un moyen de rééducation ?

La rééducation des lombalgiques a évolué. Il est maintenant admis de privilégier l’exercice à l’immobilisation. Des études ont montré la nécessité d’entretenir une activité physique malgré les épisodes lombalgiques. 

Il est possible d’analyser l’activité physique de la monte comme un moyen de rééducation. La pratique de l’équitation contribue à faire travailler les muscles para vertébraux. Ce sont précisément les muscles ciblés dans les exercices proposés en kinésithérapie (fléchisseurs et extenseurs du tronc et stabilisateurs locaux du rachis) dans le cadre d’un suivi de patients lombalgiques. La poursuite des activités physiques compatibles avec la douleur semble souhaitable. L’exercice est un moyen efficace de prévention des lombalgies mais l’intensité des exercices en situation de travail des cavaliers n’est pas connue, ni mesurée ni valorisée. L’équitation pourrait être un des moyens de traitement des lombalgies du cavalier, confirmé par la disparition de la douleur à cheval. Certains auteurs décrivent même la pratique de l’équitation comme une excellente école du dos, du fait des sollicitations sensitives transmises par l’assiette, tout en adoptant la « position redressée » pour respecter les courbures vertébrales qui peuvent jouer leur rôle d’amortisseur. L’équilibre de la musculature abdominale et dorsale et l’endurance des muscles extenseurs spinaux, sont essentiels pour la préservation du rachis.

Échauffement et activité physique complémentaire

38% des cavaliers pratiquent un autre sport, souvent de manière anecdotique © A. Laurioux, Ifce

Ce travail musculaire à cheval peut être complété par une activité physique complémentaire. Mais seulement 38% des cavaliers professionnels de cette étude pratiquent un autre sport, principalement course à pied et natation et de manière anecdotique pour la plupart. 

Et comme toute activité sportive, la pratique des échauffements et des étirements est indispensable. Mais seulement 13% des cavaliers s’échauffent avant la monte et 30% pendant le travail à cheval. Retenons que parmi les cavaliers qui s’échauffent avant la monte, 69% n’ont pas eu de douleurs au cours des 12 derniers mois qui précédaient l’enquête… Ce sont les cavaliers dont les tâches principales sont le travail à cheval et le débourrage qui s’échauffent le moins voire pas du tout. Le cavalier professionnel ne se considère pas comme un sportif…

Conséquences du mal de dos sur le travail à cheval

Il y a sans doute une sous-estimation des répercussions de la santé sur l’activité de travail. Même si les douleurs disparaissent à cheval, il ne faut pas ignorer les répercutions d’un épisode lombalgique sur le fonctionnement du corps avec un risque d’impact sur la performance à cheval. L’activité coordonnée des muscles para vertébraux, abdominaux et intervertébraux est essentielle pour la stabilité du rachis. Or, cette coordination est altérée chez les sujets lombalgiques, la stabilité du rachis n’est plus assurée, ce qui peut engendrer des altérations des structures rachidiennes. D’autre part, le temps de réponse musculaire dans la région lombo-sacrée et pelvienne est plus long et le contrôle neuromusculaire dans des situations de fatigue est réduit. Le cavalier lombalgique est plus fatigable et moins réactif…

Conclusion

Les prévalences des rachialgies chroniques chez le cavalier professionnel sont élevées. La pratique de l’équitation ne semble pas la cause des rachialgies. Les douleurs concernent les cavaliers professionnels dont les activités principales sont le soin des chevaux et l’entretien des boxes. Rappelons que ce groupe est majoritairement féminin, à l’image de la filière équine. Une réorganisation des tâches, lorsque c’est possible, associée au suivi médical sérieux permettent au cavalier professionnel de maintenir son activité du moins à court terme. 

Limiter les douleurs est envisageable en s’intéressant aux conditions de travail, et particulièrement aux situations de travail à risque que sont les soins aux chevaux et l’entretien des infrastructures. 

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