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La récupération active chez le cheval de concours complet : intérêt et emploi

Niveau de technicité : niveau de technicité

Auteurs : Patrick GALLOUX (Phd, BEES 3 Equitation, Ecuyer du Cadre noir), Philippe MULL (BEES 2 Equitation, Ecuyer du Cadre noir et entraîneur du Pôle France jeune de concours complet), Guy BESSAT (BEES 3 Athlétisme, préparateur physique de cavaliers, consultant à l’ENE de Saumur pour la mise en place du suivi de la condition physique)

MàJ : Décembre 2017

L’objet de cet article est de présenter l’efficacité de la récupération active pour le cheval de concours complet à l'issue du cross et d'en rappeler les règles à respecter.

Introduction

Malgré les travaux menés, notamment en France depuis les années 90, la pratique de la récupération active chez le cheval de concours complet à l’issue de son cross ne s’est pas généralisée. Une des raisons la plus souvent évoquée par le cavalier est la peur de rajouter à son cheval un effort supplémentaire. On invoque aussi souvent le contrôle vétérinaire du lendemain tant redouté pour les plus grosses épreuves.

Une autre raison, est la priorité mise désormais sur le traitement anti-inflammatoire, antihémorragique et antalgique par l’utilisation du froid immédiatement à l’arrivée d’un cross ; l’épreuve est souvent génératrice de microtraumatismes ou de microlésions causés par les chocs sur les différents obstacles, les pressions importantes en phases excentriques et pliométriques de réception, de changements de direction, ou liées aux mécanismes de contractions...

En dernier lieu, l’avancée du saut d’obstacles avant l’épreuve de cross sur de nombreux concours a aussi eu pour conséquence de moins mobiliser les entraîneurs ou même de faire oublier l’intérêt d’une bonne récupération avant la dernière épreuve.

L’objet de cet article est de souligner que ce type de récupération reste un moyen à privilégier à l’issue d’un cross et lors d’entraînements intenses et de rappeler les règles à respecter pour qu’il soit utile.

 

La réalité de l'effort en concours complet

Lorsque la compétition ou une entraînement intense sollicitent d’une manière importante le métabolisme anaérobie lactique1, l’athlète humain pratique bien souvent une récupération active adaptée à l’effort fourni.  Celle-ci consiste à pratiquer une activité physique modérément soutenue (10 minutes à 40% de sa Fréquence Cardiaque Maximale (FCM), soit de 50 à 65% de la Consommation Maximale d'Oxygène (VO2Max)2  ou encore à 60% de la Vitesse Maximale Aérobie (VMA). Elle se réalise immédiatement après la fin de la compétition dans le but de consommer les lactates produits et permettre un retour relativement rapide à des valeurs initiales.

Compte tenu des capacités athlétiques exceptionnelles de ce formidable athlète, les cavaliers n’ont pas une réelle idée de l’effort consenti par le cheval. Il apparait utile de rappeler les mesures de la lactatémie3  faites à l’issue d’une centaine de cross en compétition ; elles ont montré qu’elle pouvait atteindre des valeurs très élevées, de 15 à plus de 20 mmol/l4 , notamment chez les jeunes chevaux et pourtant dans les épreuves de courtes durées qui leur sont réservées. 

La physiologie nous apprend que le lactate produit par les muscles les plus sollicités, est consommé localement, ou recyclé et éliminé par l’activité d’autres muscles moins directement impliqués dans l’effort (le foie, les reins, les poumons…). La quantité de lactates à éliminer à l’issue de l’épreuve est liée à l’intensité de l’épreuve mais aussi à sa durée. Ainsi pour 10 mmol/l mesurée à l’issue d’un CSO de haut niveau ou à l’issue d’un cross de plus de 10 min, la durée d’élimination ne sera évidemment pas la même.

Quelques précisions pour bien comprendre :

1 La production d’énergie dans le muscle sous forme de molécules d’ATP, s’obtient par trois voies : aérobie, anaérobie lactique, anaérobie alactique ; la part du métabolisme anaérobie lactique est évaluée à 40% de la production d’énergie totale au cours d’un cross à rapprocher des 50% pour la part aérobie.
2 VO2max : valeur maximale de la consommation d’oxygène d’un athlète au cours de l’effort, elle permet  de quantifier l’intensité d’un exercice par un pourcentage de la VO2max ou de la vitesse correspondante (VMA). La consommation d’O2 pour un exercice donné dépend de la capacité d’extraction, de transport et de consommation  dans le muscle.
Lactatémie : mesure de la concentration de l’acide lactique dans le sang. C’est un témoin indirect de la production locale d’acide lactique dans la fibre musculaire lorsque le muscle est sollicité à une intensité suffisamment intense pour mobiliser le métabolisme anaérobie lactique. Lorsque la concentration d’acide lactique devient trop forte, l’exercice ne peut plus se poursuivre.
4 On peut observer à l’issue d’une course plate chez le cheval de pur-sang entraîné des valeurs de 22 à 30 mmol/l.  La tolérance à une lactatémie élevée s’acquiert par un entraînement à forte intensité.

 

Les mesures présentées dans les graphiques 1a et 1b ont été réalisées à l’issue d’un parcours de cross de petites épreuves combinées que l’on pourrait comparer aux épreuves actuelles de niveau CCI *. Dans les deux cas, les chevaux sont marchés en main à l’issue de l’épreuve. On observera une baisse de la lactatémie encore plus lente dans le 2ème graphique réalisé en début de saison et sur un parcours plus sollicitant car vallonné.

Quelques notions indispensables

Sachons de quoi nous parlons !

Savez-vous que parler d’acide lactique (soi disant responsable de tous les maux du muscle), est un abus de langage pourtant très utilisé dans la sémantique sportive et de nombreuses littératures. Lors d’un effort intense, le résultat de la fabrication d’énergie à partir de la filière lactique dans les mitochondries est le pyruvate qui reste en l’état ou se transforme en lactate (et non en acide lactique). L’acide lactique (C3H6O3 = lactate + 1 proton H+) peut être considéré comme un acidifiant tissulaire présent à un pH inférieur à 4 environ qui, s’il était concentré à ce taux dans le muscle ou le sang, pourrait être mortel chez l’homme. Le lactate ne crée pas de l’acidité mais l’accompagne.

Le lactate, avant tout un composant de resynthèse de l'énergie !

Sans oxygène (filière anaérobie), le corps après avoir utilisé son énergie propre (CP - Phosphocréatine), fournit de l’énergie en utilisant le glycogène. Dans cette phase de glycolyse (dégradation du glucose, du fructose et synthèse du pyruvate), un effort plus intense et plus long est possible en fonction du niveau d’entraînement. C’est la filière énergétique de la vitesse et de la puissance. L’excédent de pyruvate accumulé se transforme en lactate, passe en partie dans le sang, ce qui limite l’acidose. Dans le foie, il est soit recyclé en glucose pour produire rapidement de l’énergie, soit éliminé dans les urines notamment. L’autre partie du lactate est oxydée dans le myocarde, ou, soluble dans l'eau et dégradé en CO² est rejetée par les voix respiratoires (acides carboniques sous forme d’eau et de gaz carbonique);

Plus l’effort est intense et plus la consommation de glycogène est importante, l'apport en oxygène devenant insuffisant. L'acide pyruvique produit en premier processus et transformé en lactates, permet au cycle oxydatif de la glycolyse de continuer. Mais en dette d’oxygène, la mitochondrie est alors rapidement saturée et le rendement énergétique s’en trouve fortement réduit.
Dès que l’apport d’oxygène redevient supérieur à la consommation de substrats (glycogène / substrats glucidiques), la totalité de l’acide pyruvique produit est immédiatement consommée dans les mitochondries pour contribuer à la poursuite durable de l’exercice mais avec une intensité moindre.
L’oxygène est donc indispensable dans ce processus (filière aérobie). En sa présence, plusieurs réactions enzymatiques successives (Cycle de Krebs – véritable « usine énergétique » de la cellule - découvert en 1937 par Hans Krebs) permettent les dégradations du pyruvate (en Acétylcoenzyme A (AcOA)), de molécules diverses, de substrats en CO², et plus tard des lipides et des protéines). Dans ces deux dernières phases (dans le cas d’un effort long) l’utilisation du glycogène est réduite, ce qui diminue la production de lactate.
Le pyruvate et le lactate ont donc un rôle de composants nécessaires à la synthèse de l’énergie.

La récupération active, une phase essentielle post-effort !

Dans ce cas d’efforts intenses dits lactiques, le muscle se congestionne. Cette congestion est due à l’afflux de sang dans le muscle durci par la contraction, et à la vasodilatation du système sanguin favorisant l’apport d’oxygène, de substrats…, utilisés par les mitochondries dans la cellule musculaire pour produire de l’énergie.

Dès le début de l’effort, la consommation d'oxygène nécessaire à la production d’ATP va augmenter proportionnellement à la nature de l'effort (intensité, durée) et à la production d'énergie. Lorsque l'organisme n’apporte plus suffisamment d'oxygène du fait de la régulation métabolique musculaire, les ions H+ d’hydrogène du lactate ne trouvant plus assez d’ions O² pour se combiner en eau (H2O), vont altérer progressivement le fonctionnement des cellules et stopper le mécanisme d’accumulation des ions H+. C’est l’acidose qui devient très vite « paralysante » (perte d’efficacité et douleurs musculaire). La perte de minéraux et d’eau par la sueur amplifie également cette altération des capacités de fonctionnement du muscle.

Récupérer, c’est donc rééquilibrer après l’effort le fonctionnement métabolique et énergétique de l’organisme. C’est réduire la congestion musculaire qui provoque les douleurs lors de l’effort et c’est limiter l’apparition d’éventuelles courbatures qui surviennent en général dans les 24h à 48h suivant l’effort. Durant cette phase, le lactate doit, en présence de l'oxygène, être éliminé ou resynthétisé en acide pyruvique puis en énergie disponible. L’effort de récupération doit donc être dosé et adapté pour limiter l’utilisation du glycogène comme substrat de synthèse d’énergie durant cette période.
Pour bien récupérer, une activité immédiate puis différée est indispensable.

La récupération active en 2 temps !

La récupération en fin de séance de forte intensité ou à l’issue d’un concours, est une période réservée à l’organisme pour provoquer une activité métabolique supérieure à celle du repos pur, pendant laquelle l’ensemble des systèmes sollicités pendant l’effort se restructure et élimine les déchets.

Il faut au moins 2 à 3 minutes d’effort pour que la consommation d’oxygène (VO2) s’ajuste. Mais à la fin d’un effort, la réserve d’oxygène intramusculaire se reconstitue en 10 à 60 secondes dans le cas d’une récupération dite « active », selon l’intensité et la durée de l’exercice qui a précédé. La consommation d'oxygène décroît alors de 40 à 50% en 30 à 45 secondes grâce à une restauration aérobie des réserves d'ATP et d'O2 de l'organisme, et encore de 50% pendant la quinzaine de minutes suivante en association avec l'élimination et le reconditionnement du lactate.

Chez des sujets entraînés, des études ont montré que l’élimination du lactate est plus rapide lorsque la récupération s’effectue au travers d’une activité menée à une intensité d’environ 50 à 65% du VO2 Max. Le taux de lactate sanguin se normalise alors environ une heure après l'exercice, alors que pour un individu au repos complet, le lactate s’élimine à 50% en 15 à 20 mn, à 88% en 75 à 90 min de récupération, et en augmentant considérablement le temps d’élimination des déchets produits par la contraction lors de l’effort.

Il est prouvé également que la resynthèse du glycogène musculaire est plus rapide au cours des premières heures d’une récupération active (rétablie à 39% en 2 h et à 53% en 5 h). La resynthèse complète du glycogène musculaire s’opère après 24 à 48 heures de récupération, en fonction des individus. D’où l’utilité d’une séance de récupération active dosée également le lendemain (« décrassage », trotting voir petit galop) et la possibilité d’un repos complet le surlendemain.
Dans le cas du cheval soumis à des temps de transport au retour du concours, cette récupération du lendemain devra faire l’objet de toute notre attention pour y trouver sa place.

Pourquoi une récupération active ?

Nous retiendrons du chapitre précédent que pour favoriser la resynthèse ou l’élimination notamment du lactate produit au niveau des muscles sollicités par l’effort , maintenir une activité favorisant la circulation sanguine et l’apport d’oxygène, est fortement conseillé chez le cheval. Son effet a été également démontré dans de nombreuses études notamment celles conduites par Patrick GALLOUX en collaboration avec les docteurs Éric BARREY et Bernard AUVINET.

Dans une étude, à l’issue d’un cross de type « jeunes chevaux », les chevaux effectuaient pour les uns 10 min de trot suivi de 10 minutes de pas et les autres 20 minutes de pas. Le groupe pratiquant la récupération active de 10 min a obtenu au bout de 20 min une réduction de 55% de sa lactatémie.

Pour accélérer cette élimination du lactate produit au niveau des muscles sollicités par l'effort, la récupération active est fortement conseillée chez le cheval. Son effet a été démontré dans de nombreuses études notamment celles conduites par Patrick GALLOUX en collaboration avec les docteurs Eric BARREY et Bernard AUVINET. 

Dans cette étude, à l’issue d’un cross de type « jeunes chevaux », les chevaux effectuaient pour les uns 10 min de trot suivi de 10 minutes de pas et les autres 20 minutes de pas. Le groupe pratiquant la récupération active de 10 min a obtenu au bout de 20 min une réduction de 55% de sa lactatémie.

Le lactate produit au niveau de la cellule musculaire est pour une partie consommé au niveau du muscle lui-même et diffusé par la circulation sanguine dans les autres muscles où il peut être aussi utilisé. Si l’exercice est de faible intensité, la balance consommation vs production du lactate devient positive et contribue à son élimination.

Règles à respecter pour une récupération active et sans risque

D’autres études conduites dans différentes configurations (récupération retardée , prolongée ,…) ont permis de déterminer la durée optimale de récupération active et de fixer des règles. En effet, une activité prolongée (> à 15 min) ou trop intensive (> à 60 - 65% du VO2 Max) à l’issue de l’effort, peut freiner la restitution du glycogène et ne pas contribuer systématiquement à accélérer la cinétique de la lactatémie . Ces règles sont très comparables à celles retenues chez l’homme où l’on s’appuie sur la connaissance de sa fréquence cardiaque maxi et de sa VO²Max.

 

La récupération active doit donc être :

  • Immédiate après un effort d’intensité submaximale (comme le cross), c'est-à-dire dans la continuité de l’arrivée de l’épreuve.

  • Au trot et à la vitesse choisie par le cheval, le cheval trotte rênes longues dans l’attitude qu’il choisit et à son rythme.

  • Préparée à l’entraînement par sa pratique systématique à l’issue des séances de galops ou entre les séries de galop dans le cas d’un entraînement en interval-training.

Pour ne pas être excessive, la durée recommandée est :

  • 5 min sur les niveaux départementaux et les jeunes chevaux de 5 ans,

  • 7 min sur les niveaux régionaux et les jeunes chevaux de 6 ans,

  • 10 min sur les nationaux et à l’issue des épreuves CC** et au-dessus.

Conclusion : effet d'un entrainement de qualité

Dans une recherche du bien-être du cheval et de la préservation de sa santé, il faut combiner un entraînement spécifique et de qualité à une récupération active et réfléchie. Le graphique 3 montre l’effet combiné d’un entraînement de qualité et d’une récupération active à l’issue du cross difficile qui permet à un cheval bien entraîné de retrouver en 10 minutes une lactatémie de repos alors que son partenaire n’aura toujours pas récupéré au bout de 20 minutes. 

Sur le plan physiologique, l’essentiel de l’entraînement visera donc à habituer l’organisme à produire plus de pyruvate et par conséquence de lactate, à en tolérer la présence en situation d’acidose et de forte concentration, à retarder les effets de la saturation (congestion) et à solliciter plus rapidement la filière aérobie pour métaboliser le lactate (utiliser et/ou éliminer) lors de la resynthèse de l’ATP.

Pour cela, l’entraînement et les temps de récupération doivent être réfléchis et précis sachant que la quantité totale de glycogène utilisée au cours d’un exercice continu est environ deux fois plus grande que celle utilisée au cours d’un exercice séquencé. D’où la nécessité d’une réflexion sur la programmation planifiée des galops et plus généralement de séances à forte intensité selon l’épreuve, le niveau, l’âge… du cheval et bien entendu les objectifs.

Références

  • AUVINET B., GALLOUX P, GOUPIL X., DEMONCEAU T. (1990) : Intérêt de la récupération active chez le cheval  de CCE,  Equathlon vol.3, numéro 9, 5-12.  1991
  • AUVINETB., GALLOUX P., LEPAGE O., MICHAUX J.M., ANSALONI A., GOUPIL X., (1989) Adaptation à l’effort du cheval de concours complet d’équitation, Equathlon, vol 1,4 Paris, pp18-24
  • AUVINET B., GALLOUX P., GOUPIL X., DEMONCEAU T. (1991) Cinétique des lactates sanguins chez le cheval de concours complet, Journée d’étude CEREOPA vol 17, Paris, pp 108-120
  • GALLOUX P. : Concours complet d’Equitation (234p), Belin 2011.

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